Autonomie et souveraineté numerique

Le texte suivant a été écrit en collaboration avec Michaël Ferrec d'Inspeere. Il a été inspiré par des discussions au sein du groupe de travail sur la souveraineté numérique d'ENTER, le pôle de compétitivité Excellence Numérique au service des Transitions Environnementales et Responsables en Nouvelle Aquitaine. Il tente justement de proposer une définition du terme sous-jacent aux travaux du groupe.

Définition et terminologie

La notion de souveraineté s'applique strictement a un état ou un territoire. Pour une organisation (entreprise, collectivité, administration) ou un individu, il convient de parler plutôt d'autonomie: la capacité de faire des choix sans interférence extérieure et de les faire évoluer dans le temps. La résilience face aux chocs extérieurs en fait partie. Dans les deux cas, il s'agit d'un axe, pas d'un état binaire. Cet axe va de la dependance totale à la souveraineté idéale, théorique et inatteignable. Ce qui définit la position d'un acteur sur cet axe, c'est sa capacité à identifier, mesurer et gérer ses risques de dépendance. L'autonomie n'est pas une fin en soi: elle s'évalue en regard des objectifs et des moyens disponibles.

Principe fondateur: On ne peut pas déléguer son independance. Confier sa souveraineté à un tiers, c'est y renoncer par définition, quelle que soit l'etiquette apposée sur le service.

Les enjeux selon l'échelle

Au niveau de l'organisation

Au niveau du territoire

À cette échelle, les enjeux sont géostratégiques. La dépendance technologique n'est plus seulement un risque opérationnel: c'est une vulnérabilite nationale en cas de crise.

Les dimensions d'analyse

Sept dimensions permettent de mesurer la position sur l'axe. Elles sont cumulatives et interdépendantes.

Logiciel

L'autonomie logicielle est étroitement lieé aux libertes du logiciel libre: liberté d'exécuter, d'adapter, de redistribuer.

Données

L'autonomie se mesure par l'utilisation de formats ouverts et interopérables. La nature des logiciels disponibles pour traiter les données entre egalement en jeu.

Matériel

L'essentiel du materiel numérique etant concu et fabriqué à l'étranger, la question se rapproche de celle de la souveraineté et pose le probleme de la résilience des chaînes d'approvisionnement.

Infrastructure et hébergement

Il s'agit de l'endroit ou logiciels et données sont mis ensemble, pour un usage interne ou externe.

Juridique

Le cadre juridique peut limiter l'autonomie ou la garantir. On est plus autonome dans un état de droit liberal et dans sa propre juridiction.

Connaissances

L'autonomie augmente si l'on choisit des solutions bien documentées pour lesquelles il existe un grand nombre de personnes formées.

Économique

La finitude des ressources limite l'autonomie. L'absence de concurrence peut entraîner une dépendance vis-à-vis d'un fournisseur et rendre des choix difficilement réversibles.

La limite de la délégation

Une organisation ne peut pas être spécialiste de toute son infrastructure. Il est légitime de confier l'exploitation à un tiers. La question est de savoir à quel moment cette delegation devient une perte de maîtrise. La distinction fondamentale: on peut déléguer l'exploitation, pas la maîtrise. La question n'est pas "est-ce que je gère moi-même?" mais "est-ce que je peux reprendre la main?"

Quatre critères permettent d'évaluer si une délégation est saine ou si elle constitue une perte de contrôle :

Conclusion

La souveraineté parfaite n'existe pas, ni pour une organisation ni pour un territoire. L'objectif n'est pas l'indépendance absolue mais la maîtrise consciente de ses dépendances: connaitre sa position sur l'axe, comprendre les risques associés, et progresser méthodiquement sur les dimensions les plus critiques. L'absence de politique assumée à ce sujet est elle-même un choix, dont le coût ne devient pleinement visible qu'en temps de crise, quand les rapports de force s'exercent et que la dépendance se transforme en vulnerabilité.